Transidentité : les vagues et les paliers

Transidentité et cheminement personnel de Sabine : Churchill, le “chien noir” de la dépression et les briques comme moyen d’éloigner les pensées noires

Je suis en train de me faire un thé vert que j’affectionne depuis des années.
Rien de particulièrement transidentitaire jusque-là.

Je viens de lire un article sur Churchill et son fameux « chien noir » ; nom qu’il donne à sa dépression.

L’article raconte notamment qu’il aime construire des murs et poser des briques — au point d’adhérer, en 1928, à un syndicat des métiers du bâtiment où sa carte le désigne comme « maçon » !

Une activité physique, concrète, qui lui permet manifestement de détourner son cerveau de ses pensées noires en l’occupant à autre chose qu’au mental.

Et là, entre la bouilloire et mon sachet de thé, mon esprit fait un raccord.
-Churchill.
-Les briques.
-Moi.
-Sabine.

Une reflexion arrive. Ou plutôt une évidence.
À chaque fois que Sabine « existe » autrement que dans ma pensée, je vais mieux.

Lorsque je fais quelque chose de concret qui permet à Sabine d’exister dans le réel, je m’apaise. Je m’épanouis même.

Dit comme ça, cela paraît d’une simplicité quasi biblique :
« Ma fille, sois Sabine et tout ira bien. AMEN. »

Sauf que… non. Même si.

En remontant dans le temps, je m’aperçois qu’il existe bien une sorte de mécanisme ancien, ancré en moi, extrêmement progressif et beaucoup plus organisé que je ne l’avais perçu.

Une organisation que je découvre seulement aujourd’hui avec le recul, en déroulant le fil à l’envers.

Un mécanisme qui fonctionne par vagues et par paliers.

Explications.

Les premières vagues

Aussi loin que ma mémoire me permette de remonter, il existe des moments où « quelque chose » apparaît.

Il y a forcément eu une première fois, une sorte de prodrome initial. Un signe avant-coureur que je suis bien incapable d’identifier aujourd’hui. Ce n’est finalement que la répétition, et ma capacité à observer aujourd’hui ce qui s’est passé hier, qui me permettent d’en retrouver la trace..

Au début, ce sont de comme des petites vagues. Avec, parfois, une vague plus forte.

Comme lorsque la marée remonte sur une plage : les vagues se succèdent tranquillement, puis l’une d’elles pousse soudain plus loin que les autres et emporte le château de sable vaillamment défendu contre le ressac. Quand ce n’est pas carrément la serviette de plage qui finit trempée.

Les vagues peuvent être espacées de très longues périodes. Mais, elles reviennent toujours. Inlassablement

Et elles ne portent évidemment pas une pancarte :
« Bonjour, je suis ta transidentité. Merci de traiter ma demande dans les meilleurs délais ».
La aussi ce serait beaucoup trop simple.

C’est plutôt une envie particulièrement plus ou moins forte. Une attirance. Un besoin difficile à définir.
Par exemple — un grand classique — l’envie irrépressible d’essayer ou de porter un vêtement féminin.

Je le reconnais aujourd’hui : comme signe, ce n’est tout de même pas complètement anodin. Mais à l’époque, une autre explication me paraît parfaitement possible : je suis peut-être simplement « tordue de l’esprit».

Zoom

Alors au début, la réponse est « instinctive ».
Il faut dire que je n’ai pas exactement reçu le mode d’emploi.
Et surtout.. cela ne fait absolument pas partie de mon périmètre social appris.

Restons sur le vêtement pour l’exemple.

Un garçon ne porte pas « ça » : ce vêtement n’est pas pour toi.

Que fais-tu là ? C’est interdit :  » Warning. Gyrophare. Alarme générale. Prison à vie.« 
(Ah, l’éducation…la honte rôde déjà dans les parages)

Mais l’envie est plus forte. Elle demeure.
Alors on répond comme on peut à quelque chose que l’on ne comprend pas.
On ne construit aucune théorie.
On ne fait pas une analyse de genre en douze chapitres.
On essaie. Souvent en secret.

On improvise et on fait parfois.. n’importe quoi.
Mais on fait quelque chose.

Et curieusement, cela apaise.

Il y a de la satisfaction. De la joie. Parfois quelque chose de beaucoup plus intense.

Appelons-la ainsi : la vague retombe.

Même si, à ce moment-là, je ne sais évidemment pas qu’il s’agit d’une vague. Cela ressemble davantage à une pulsion, une envie étrange qui surgit, réclame quelque chose puis disparaît.
Et la vie reprend.
Comme si de rien n’était.
La vie est belle.

Mais..

Voilà que ça recommence !

Sans que je le comprenne encore, période, cycle et fréquence viennent de s’inviter au bal. Un bal.. masqué, évidemment.

Pendant longtemps, tout cela peut donner l’impression d’une succession d’événements indépendants :
une envie → une réponse → un apaisement → puis plus rien.

Rien. Mais alors rien.

Sauf que ce n’est pas tout à fait vrai.

Parce que quelque chose reste.

La vague est passée. Mais elle a laissé quelque chose derrière elle.

Et sans le savoir, je viens de construire un palier.

Les paliers

Chaque réponse construit, sans que je le sache encore, un palier plus ou moins conséquent.

J’ai expérimenté quelque chose. Je sais désormais ce que cela provoque en moi : un apaisement, du bien-être. Je sais que cela existe.

Et même si je range tout ensuite dans une armoire — au sens propre comme au figuré, surtout quand il s’agit de vêtements — je ne reviens jamais exactement au point précédent.

La vague a disparu. Mais l’expérience, elle, reste.
Puis voilà qu’une autre vague arrive.

Parfois longtemps après.
Il existe probablement des déclencheurs. Je suis bien incapable aujourd’hui de tous les identifier.

Mais le cycle revient :

-Nouvelle vague.
-Nouvelle tension.
-Nouvelle réponse.
-Nouvel apaisement
.

Et la, sans m’en rendre compte, nouveau palier est construit.

Avec le recul, ce qui paraissait totalement désordonné commence donc à présenter une structure assez étonnante :
un événement → une vague → une tension → une réponse concrète → un apaisement → un palier.
Puis une période plus ou moins longue.
Et ça recommence.

Au début, les vagues sont espacées.
Les réponses peuvent être maladroites, rapides, secrètes.
Mais elles suffisent.

Puis quelque chose change.

À l’échelle de ma vie — j’ai quand même près de cinquante ans de recul sur certaines de ces sensations — les intervalles se raccourcissent.

Les vagues reviennent plus souvent.
Certaines durent davantage.
Certaines deviennent beaucoup plus fortes. Et surtout, les réponses deviennent plus précises.

Mais, ce qui suffisait auparavant ne suffit plus forcément.

Pas nécessairement parce qu’il me faudrait « toujours plus ».
Mais parce qu’entre-temps, j’ai appris quelque chose sur moi.
La réponse précédente a été intégrée.
Elle fait désormais partie du paysage.
La vague suivante ne repart donc jamais exactement du même endroit.
Et petit à petit, quelque chose gagne du terrain.
Ou plutôt quelqu’un.

Sabine gagne du terrain, palier après palier.
Sabine… Prénom venu de nulle part, apparu dans ma vie comme une fenêtre pop-up.
Je n’ai connu aucune Sabine qui aurait pu me l’inspirer. Rien. Nada.
Et pourtant ce prénom m’est immédiatement devenu naturel.
J’ai fini par cesser de chercher à comprendre.
Enfin presque.
Je suis quand même allée étudier au Louvre Les Sabines de Jacques-Louis David et ce que j’ai découvert autour de mon prénom m’a suffisamment troublée pour mériter un article à lui tout seul.

Mais revenons à nos vagues, car il n’y a pas qu’agregation et itération. Il y a aussi expansion.

L’expansion

C’est probablement le mot qui me paraît aujourd’hui le plus juste.

Expansion.

Pendant longtemps, j’ai considéré les manifestations de ma féminité comme des épisodes.

Les fameuses vagues. Des parenthèses. Des moments séparés du reste de ma vie.

Mais lorsque je regarde l’ensemble, je ne vois plus vraiment une succession de parenthèses.

Je vois quelque chose qui s’étend.

Au début, quelques minutes ou quelques heures.

Un vêtement.

Une expérience.

Puis davantage.

Une journée. Une sortie. Plusieurs jours. Des vacances.

Une manière de me présenter.

Un prénom. Une manière de penser mon corps. Une manière de penser mon avenir.

Tout est itératif à bien y penser.

Puis quelque chose d’inattendu se produit : l’exceptionnel devient normal.

Un matin, j’enfile une robe pour sortir.

Pas en cachette.
Pas « pour voir ».
Juste parce que j’ai envie de la porter.

Et rien n’explose.

Pendant mes vacances, par exemple, porter des vêtements féminins finit par devenir mon quotidien.

Et soudain, ce n’est plus tellement le féminin qui constitue la parenthèse.

Depuis peu, c’est l’idée de devoir revenir à quelque chose de plus masculin qui devient difficile.

Parfois même douloureuse.

C’est un fait : le point de référence a bougé. Un nouveau centre de gravité s’est installé.

Ce qui, auparavant, demandait un effort, une décision, parfois même du courage, commence simplement à devenir naturel.

Sans bruit.

C’est là aussi que je comprends mieux cette sensation d’expansion.

Sabine n’a pas remplacé brutalement quelqu’un. Elle a infusée et  pris sa place.

Un peu. Puis davantage. Puis encore davantage.

Et chaque nouveau territoire occupé devient le point de départ de la vague suivante.

Chaque expérience  libère sa petite dose de vérité, rendant le retour en arrière impossible, surtout non désiré.

Quand le secret devient trop petit

Au début, le secret protège. Il constitue presque une coquille.un oeuf.

Un espace dans lequel tout cela peut exister sans devoir immédiatement affronter le monde.

Je peux répondre à une vague, retrouver un apaisement puis reprendre ma vie habituelle.

Personne ne voit rien. Ou presque.

Le problème, c’est que l’expansion, elle, continue.

Et un jour, ce qui grandit à l’intérieur commence à manquer de place.

Le secret qui protégeait devient progressivement trop petit.

Il finit par étouffer.

Ce qui pouvait autrefois être contenu dans quelques heures clandestines réclame désormais une place dans la vie réelle.

Et c’est probablement là que commence cette fameuse sensation de chaos.

Parce que tout à coup, le réel entre dans l’histoire.

Le regard des autres.

Le couple.

La famille.

Le corps.

Les vêtements.

Le prénom.

La médecine.

Le travail.

Le temps.

L’avenir.

Tout ce qui pouvait jusque-là être plus ou moins compartimenté commence à déborder.

Tout peut alors donner l’impression d’arriver brutalement.
Que quelque chose vient d’exploser.

Vu de l’extérieur, cela peut ressembler à un virage à 180°. Pourtant, quand je déroule le fil à l’envers, je découvre tout sauf un virage brutal.

Passé le choc et l’émotion, je m’aperçois que la construction était déjà en cours depuis longtemps.Linéaire, cohérente et continue

L’explosion est subite. La construction ne l’est pas. Elle est même cohérente mais je ne le sais pas encore.

Et c’est là que l’histoire de l’œuf prend pour moi un autre sens.

Casser son œuf

Dans la communauté trans, on utilise parfois l’expression « casser son œuf ».

Je crois que je commence seulement à comprendre comment, moi, je peux me l’approprier.

L’œuf n’est peut-être pas simplement ce qui contient une personne qui attend tranquillement de sortir.

Dans mon histoire, l’œuf est aussi le secret.

Au début, il protège.Et pendant ce temps-là, à l’intérieur, ça bouge.

Les vagues arrivent. Les réponses se construisent. Les paliers s’accumulent.

L’expansion continue.

De l’extérieur, presque rien n’est visible. Puis arrive un moment où la coquille ne suffit plus.

Elle craque.

Boum !

Mais le boum n’est pas le commencement.

C’est le moment où ce qui s’est développé jusque-là dans un espace relativement protégé entre en contact avec le réel.

Et surtout, casser son œuf ne met absolument pas fin au processus.

L’expansion continue. Les vagues continuent. Les paliers aussi.

Simplement, il n’y a plus vraiment de coquille.

La confrontation est désormais beaucoup plus directe.

C’est peut-être pour cela que cette période paraît si violente, si rapide et tellement désordonnée.

On croit parfois assister à une naissance brutale.

Alors qu’en réalité, on voit simplement devenir visible quelque chose qui se construit depuis très longtemps.

Casser l’œuf n’est finalement qu’un palier de plus.

Un sacré palier, certes.

Mais un palier quand même.

Un mini Big Bang : une naissance

Et finalement, l’image qui me vient est presque cosmologique. Un mini Big Bang.

Quelque chose commence.

Très petit.

Très loin.

Presque imperceptible.

Puis ça part en expansion.

Lentement d’abord.

Par vagues.

Avec de longues périodes pendant lesquelles rien ne semble bouger.

Puis l’expansion reprend.

Elle gagne du terrain.

Elle transforme progressivement le paysage.

Et un jour, lorsque je regarde derrière moi, je découvre une trajectoire là où je pensais n’avoir vécu qu’une succession d’événements désordonnés.

C’est peut-être ce qui me trouble le plus aujourd’hui.

Pendant des années, j’ai cru répondre à des envies.

Puis à des besoins.

Aujourd’hui, je vois les vagues.

Je vois les réponses que j’y ai apportées.

Je vois les paliers qu’elles ont construits.

Je vois le secret qui les a longtemps abrités.

Et surtout, je vois cette expansion silencieuse.

Sabine n’est pas arrivée un matin avec ses valises.

Elle a gagné de la place.

Doucement.

Presque sans rien dire.

Jusqu’à ce que l’espace qu’on lui accordait ne suffise plus.

Et l’univers continue de s’étendre.

En fait…c’est la vie.


Parfois un petit dessin peut aider ..

Illustration sur la transidentité tardive : le cheminement personnel de Sabine entre questionnement, vagues, paliers, authenticité et expansion de soi.

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