Il est minuit vingt.
Je viens de finir une partie de tennis sur Wii. Qui en 2026 joue encore à la Wii ?
La journée a été intense. Une journée comme je sais les faire : trop pleine, trop tendue, trop acharnée. J’ai passé des heures à résoudre un problème d’affichage sur un site WordPress que je gère. Le genre de problème technique qui finit par devenir un territoire mental. On cherche, on insiste, on recommence, on s’agace, on se promet d’arrêter, puis on y retourne.
Je ne le sais pas encore, mais dans moins de deux heures, je vais me retrouver dans un bloc opératoire.
Entre les mains de chirurgiens.
Mon corps va flancher.
Mon cœur est touché.
Je vais découvrir ensuite un parcours médical intense, brutal, concret. Des examens, des termes techniques, des traitements, des rendez-vous, des résultats, des médecins et des soignantes formidables, des chiffres, des risques.
Je vais découvrir aussi qu’une maladie s’est installée dans ma vie. Pas pour quelques jours. Pas pour une parenthèse. Jusqu’à la fin. Jusqu’à mon dernier souffle.
Mais cette nuit-là, avant les pompiers, avant le SAMU, avant la table d’opération, avant les sirènes, il y avait déjà eu autre chose.
Il y avait déjà eu le corps.
Le corps qui prévient. Le corps qui encaisse. Le corps qui imprime.

Deux ans plus tôt, dans un cabinet médical
Deux ans plus tôt, je change de médecin de famille.
Et assez vite, il voit quelque chose qui ne va pas. Ma tension artérielle est à des niveaux franchement inquiétants. Stratosphériques. Des valeurs qui ne se commentent pas vraiment avec un petit sourire rassurant.
Moi, j’ai une explication toute prête. La peur de la blouse blanche.
Ce n’est pas entièrement faux. Mais ce jour-là, je mens.
Ou plutôt, je dis seulement la partie de la vérité que je peux encore dire.
Parce que ce n’est pas seulement la blouse blanche qui me met dans cet état. Ce n’est pas seulement l’examen médical. Ce n’est pas seulement le tensiomètre.
Ce jour-là, mon médecin me demande de retirer ma chemise pour prendre ma tension.
Et sous ma chemise, je porte un maillot de corps.
Pas vraiment masculin.
Un maillot de corps côtelé, très doux, avec un bord en dentelle.
Un maillot de corps que j’aime. Que j’aime encore dans ce qu’il dit de moi. Dans ce qu’il autorise. Dans ce qu’il touche. Dans ce qu’il révèle sans parler.
J’essaie de négocier. Je dis que j’enlève tout et tente de le faire rapidement sans qu’il le voit.
C’est trop tard
Il me répond que je peux garder le maillot de corps.
Et je me retrouve face à lui, en maillot de corps plutôt féminin, rouge de honte, incapable de savoir ce qu’il voit vraiment, incapable de lire son expression à cause de son masque.
Je ne sais pas s’il comprend. Je ne sais pas s’il s’en fiche. Je ne sais pas s’il juge.
Je ne sais rien.
Et comme souvent, quand on ne sait rien, on imagine tout.
La peur de la blouse blanche : j’innove !
Dans ma tête, je suis déjà en train d’anticiper la suite.
Et s’il me demande de retirer mon pantalon ?
Parce que oui.
Évidemment.
Je coordonne le bas avec le haut.
Comment n’y ai-je pas pensé ? Pourquoi ai-je mis ça ce jour-là ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi moi ?
C’est la panique. Interieurement je cours dans tous les sens.
Il me garde quarante minutes dans son cabinet, en surveillance. Il hésite à m’envoyer en urgence à l’hôpital, qui se trouve juste à côté.
Je négocie.
Je dis que ça va passer.
Je dis que c’est déjà arrivé lors d’une visite médicale au travail.
J’aurais dû y aller. Je le sais maintenant. Trop tard..
Mais sur le moment, je veux surtout en finir.
Sortir de ce cabinet. Sortir de mon propre corps. Sortir de cette scène.
La peur de la blouse blanche est là, oui.
Mais maintenant en version premium.
Avec option dentelle, bas coordonné et panique administrative en vue.
Il y a la peur d’être vue. La peur d’être devinée.
La peur que le féminin caché sous la chemise et le pantalon devienne soudain visible.
Médicalement visible.
Presque administrativement officiel.
Comme si mon corps allait me trahir. Ou plutôt : comme s’il allait enfin dire ce que je m’épuise à contenir.
Et que j’ai pourtant envie de dire.
Paradoxe donc, tension..

Le jour où je parle de Sabine à mon médecin
Quelques semaines plus tard, je reviens.
Ma tension est de nouveau beaucoup trop haute. Mais cette fois, je ne peux plus faire semblant. Je ne peux plus me cacher derrière la seule peur de la blouse blanche.
Et là, je craque.
Même avec les “bons” dessous.
Je pleure.
Je lui dis tout.
Ce que je porte. (pas les sous-vêtements hein !)
Ce que je retiens. Ce que je n’arrive pas à vivre. Ce que je n’arrive plus à taire.
La pression baisse.
Pas miraculeusement. Pas comme dans un film. Pas comme si le fait de parler suffisait à réparer le corps. Je ne veux pas raconter n’importe quoi.
Mais il y a un relâchement.
Une pression qui descend. C’est moins pire.
Une vérité qui sort.
Un corps qui cesse, quelques instants, de devoir tout porter seul.
Peut-être.
« Ce que l’on n’exprime pas, le corps l’imprime »
Depuis peu, je pense souvent à une phrase que mon opticienne m’a glissée très récemment.
Elle me remet ma nouvelle paire de lunettes. Une paire qui, soyons lucide, n’a rien de très masculin, alors même que je me présente à elle de façon plus masculine que féminine.
Et là, elle me dit :
« Vous savez, ce que l’on n’exprime pas, le corps l’imprime. »
Cette phrase me reste.
Je ne dis pas que ma transidentité a provoqué ma maladie.
Je ne dis pas que mon infarctus est “la faute” du silence, de la honte ou de l’entre-deux.
Ce serait trop simple.
Trop dangereux. Trop injuste aussi.
Mais je sais une chose : mon corps vit depuis longtemps dans une tension immense. Une tension intime, sociale, familiale, mentale, physique. Une tension qui ne se voit pas forcément de l’extérieur. Une tension qui peut même se cacher derrière une vie apparemment normale.
Je ne peux pas m’empêcher de me demander si je n’ai pas été, peu à peu, grignotée.
Toujours est-il que désormais, cette tension-là, je ne peux plus faire comme si elle n’avait aucun effet.
Et ce n’est pas tout. Ma relation avec le monde médical va prendre de nouvelles tournures.